Des rangées de visages cadavériques, blasphémiques. Une odeur âcre, une odeur d'hôpital qui n'en est pas vraiment une. J'avance entre les tables, quelques paires d'yeux globuleux, vides, me fixent. Livides. Comme si j'étais un alien. On dirait que je les dérange...
Autour de moi les fous ? Presque. Ils me toisent, m'étudient. De tous ces gens je n'en attends pourtant qu'un. Mon regard furette entre ces demi-cadavres blanchis, cherchant celui que j'ai connu autrefois. Ils m'observent, comme s'ils essayaient de sonder mon âme. Je déglutis, baissant une seconde mon regard.
Depuis combien de temps de l'ai-je pas vu ? Depuis combien de temps ne suis-je pas venue ? Je ne compte plus les mois à présent... Au détour d'une table, je l'aperçois enfin.
Je me raidis, à la vue de sa silhouette. Il est si différent... Il n'est plus comme dans les souvenirs de mon enfance. Il est...tellement plus maigre, sa bedaine t'entant a disparu avec son esprit. Ses joues tombent, ses paupières l'accompagnant ? Ses yeux... Ils sont aussi vides et vitreux que ceux de ses congénères.
Ils me regardent. M'a-t-il seulement reconnu ? Sait-il qu'il n'y a pas si longtemps, il venait deux fois par semaine à la maison ? Mamie apportait toujours une tarte à la poire, et on la mangeait ensemble. Je me souviens que tu insistais pour que je mange ma part, et une fois finie, tu me proposais la tienne.
Tu sais, c'est vide, chez toi, depuis que tu n'es plus là. Et je ne supporte pas l'idée que lorsque je vais voir Mamie, j'aurais beau chercher, ton sourire n'apparaitra pas derrière la porte. Tu ne viendras pas me voir. Tu ne mangeras pas avec nous. Tu ne seras pas là pour jouer avec moi. Tu ne seras plus là pour me regarder grandir...
Lorsque tu m'aperçus, ton visage sembla s'éclairer. Tu balbutias quelques mots que je ne cherchai pas à comprendre, plus ce fut finis. Tu m'ignoras, oublia jusqu'à mon existence. Mon regard insistant fixait ta personne, suppliant sans succès que tu daignes m'accorder ne serait-ce qu'une seconde d'attention.
Chaque tentative de dialogue se révéla vaine. Parfois, tu tournais la tête, posait les yeux sur moi, puis détournais à nouveau le regard vers l'institutrice, derrière toi, qui paraissait t'agacer. Mon c½ur te hurlait ma présence, mais tu restais sourd à cet appel. Il se serra alors, vaincu, déçu. Ma jambe tressautait, je m'impatientais.
Soudain, tu te levas. Un vide te remplaça. Pour la deuxième fois depuis que j'étais arrivée, je baissai la tête. Mes yeux se firent humides, et ma vision floue. J'eus l'impression que tu me fuyais. Nos éclats de rire me manquent, tu sais. T'en souviens-tu, lorsque l'on était heureux ? Avant que tu n'oublies la vie.
Parfois, Mamie me dit que tu me réclames, lorsqu'elle vient te voir à son tour. Mais sais-tu simplement qui je suis... ? Quand je viens, tu t'en vas... Les minutes passent, tu es revenu, depuis. Tu t'es rassis sur cette chaise, oubliant à nouveau le temps et ma présence. Le regard encore égaré, tu fixes la vieille dame devant toi. Elle te connait, à force. Elle ne se soucie plus de toi.
Un vieil homme passa derrière moi. Une sorte de pantalon bleu soutenu par deux lanières le recouvrait jusqu'au milieu du ventre. Le dos courbé et sûrement douloureux, il s'appuyait sur sa cane, essayant de s'assoir. Sans que je m'y attende, il plongea ses yeux dans les miens. On aurait dit un aveugle. Ils étaient bleu, mais d'un bleu tellement clair, qu'ils devenaient transparents. Déstabilisée, je me retournai vers toi.
- Viens, tu vois bien que ça ne sert à rien, me dit mon père en souriant.
Je ne lui rends pas son sourire, et me lève lentement. Une fois debout, je le regarde encore, sans cacher une once d'espoir qu'il m'accorde un nouveau regard. La main de mon père se pose sur mon épaule et, pour la troisième fois, mes prunelles touchèrent le sol, puis je pris le chemin de la sortie.
Ne m'oublie pas... Je suis encore là.










Gossamyr-Fantesy , Hier à 04:40
Super